9 février 2026
De la sécheresse aux inondations: une leçon sur l’état de nos sols
Ces dernières semaines, le Maroc a été frappé par des inondations majeures, parfois brutales, sur des territoires agricoles qui sortaient pourtant de plus de sept années de sécheresse.
Le Maroc n’est pas un cas isolé : des séquences similaires de sécheresses prolongées suivies de pluies extrêmes ont récemment été observées en Afrique de l’Est (Somalie, Kenya, Éthiopie en 2023), au Sahel (inondations de 2020), au Zimbabwe (2016–2017) ou encore en Chine du Sud en 2024. Elles sont l’un des symptômes les plus visibles du changement climatique, mais aussi d’un enjeu souvent sous-estimé : la santé des sols agricoles.
Pourquoi des terres agricoles s’inondent-elles après une longue sécheresse ?

Comment expliquer que des sols desséchés pendant des années puissent subitement être incapables d’absorber l’eau, provoquant des crues éclair et des dégâts considérables ? La réponse réside dans la dégradation progressive de nos terres agricoles.
Après de longues périodes de sécheresse, les sols deviennent souvent plus vulnérables. Le manque de matière organique, l’absence de couverture végétale et les pratiques agricoles intensives peuvent entraîner :
- La compaction du sol : Sous l’effet du piétinement du bétail, du passage répété d’engins agricoles lourds, ou simplement par l’absence d’une structure racinaire dense, le sol perd sa porosité. Les agrégats se brisent, les particules fines s’accumulent et la capacité d’infiltration de l’eau diminue drastiquement.
- La perte de matière organique : La matière organique agit comme une éponge géante dans le sol. Elle retient l’eau, favorise la formation d’agrégats stables et nourrit la vie microbienne. En période de sécheresse prolongée, la décomposition de la matière organique s’accélère, et si elle n’est pas renouvelée, le sol perd sa capacité d’absorption et de rétention.
- La formation d’une croûte de battance : Lors de fortes pluies sur un sol nu et déstructuré, l’impact des gouttes d’eau peut désagréger les particules de surface, créant une fine couche imperméable qui empêche l’eau de pénétrer
Résultat : lorsque des pluies intenses arrivent, l’eau n’infiltre plus correctement.
Le sol agit comme une surface dure : l’eau ruisselle, s’accumule, et provoque des inondations rapides, même dans des zones agricoles éloignées des cours d’eau.
Un sol vivant peut infiltrer plusieurs dizaines de millimètres d’eau par heure. Un sol dégradé… parfois moins de 5 mm.
Quelles conséquences pour les cultures ?
Les impacts peuvent être multiples et souvent sévères :
- Asphyxie racinaire : l’excès d’eau chasse l’oxygène du sol, empêchant les racines de respirer
- Stress physiologique et arrêt de croissance
- Augmentation des maladies (champignons, pourritures racinaires)
- Pertes de rendement, voire destruction totale des parcelles
- Érosion et perte irréversible de sol fertile
Ces effets sont d’autant plus marqués que les cultures sont déjà fragilisées par la sécheresse passée.

Comment éviter que cela se reproduise ?

La clé n’est pas de “gérer l’eau” uniquement, mais de reconstruire des sols capables de l’absorber, de la stocker et de la restituer.
Un sol en bonne santé agit comme une éponge vivante : il limite les inondations en période de pluies extrêmes et soutient les cultures en période de sécheresse.
Pour éviter que de tels scénarios ne se reproduisent, il est impératif d’adopter des pratiques agricoles et d’aménagement du territoire qui favorisent la santé des sols et une meilleure gestion de l’eau. Voici quelques pistes :
- Enrichir les sols en matière organique :
- Compostage et amendements organiques : Intégrer régulièrement du compost, du fumier ou d’autres matières organiques améliore la structure du sol et sa capacité à retenir l’eau.
- Cultures de couverture et engrais verts : Planter des cultures entre deux cycles de production principale protège le sol de l’érosion, apporte de la biomasse et enrichit le sol.
- Non-labour ou travail du sol réduit : Minimiser le labour permet de préserver la structure du sol, les réseaux de galeries créés par la faune du sol et la matière organique.
- Couvrir les sols en permanence :
- Paillage : Le paillage des cultures limite l’évaporation, protège le sol de l’impact direct des pluies et freine le ruissellement.
- Agroforesterie : L’intégration d’arbres et d’arbustes dans les systèmes agricoles offre une couverture végétale permanente, améliore la biodiversité, et structure le sol en profondeur grâce à leurs racines.
- Aménager le paysage pour une meilleure infiltration :
- Terrasses et bandes enherbées : Dans les zones en pente, la création de terrasses ou de bandes enherbées perpendiculaires à la pente ralentit le ruissellement et favorise l’infiltration.
- Haies et bosquets : Ces aménagements agissent comme des brise-vents et des freins au ruissellement, tout en augmentant la biodiversité.
- Fossés d’infiltration et mares : Créer des structures pour capter l’eau de pluie et la laisser s’infiltrer lentement dans le sol.
- Promouvoir des pratiques agricoles durables :
- Rotation des cultures : Alterner les cultures permet de varier les systèmes racinaires, d’améliorer la structure du sol et de limiter l’épuisement des nutriments.
- Gestion intégrée de l’eau : Adopter des techniques d’irrigation efficaces (goutte-à-goutte) et s’assurer que les sols peuvent maximiser l’absorption de l’eau de pluie grâce aux pratiques d’hydrologie régénérative.
Un sol en bonne santé agit comme une éponge vivante : il limite les inondations en période de pluies extrêmes et soutient les cultures en période de sécheresse.
Le rôle clé des systèmes racinaires des couverts végétaux

Les couverts végétaux jouent un rôle central dans la restauration de la structure du sol, principalement grâce à la diversité et à l’architecture de leurs systèmes racinaires. Contrairement à un sol nu, où les pores se ferment rapidement sous l’effet des pluies ou de la sécheresse, un sol couvert est traversé en permanence par des racines vivantes, qui créent et entretiennent des voies d’infiltration pour l’eau.
Certaines espèces sont particulièrement efficaces pour décompacter et structurer le sol en profondeur :
- Les radis fourragers et navets (racines pivotantes puissantes) pénètrent les horizons compactés et créent des macropores verticaux, facilitant l’infiltration de l’eau lors des pluies intenses.
- Les légumineuses comme la féverole, la vesce ou le trèfle développent un réseau racinaire dense et ramifié, qui stabilise les agrégats du sol tout en stimulant l’activité biologique.
- Les graminées (seigle, avoine, sorgho fourrager) forment un maillage fin de racines superficielles, très efficace pour améliorer la porosité de surface, limiter le ruissellement et protéger le sol contre l’érosion.
En se décomposant, ces racines laissent derrière elles des galeries permanentes, réutilisées par l’eau, l’air, les racines des cultures suivantes et la faune du sol (vers de terre notamment). Elles alimentent également les micro-organismes via les exsudats racinaires, renforçant la stabilité structurale du sol.
Résultat : un sol mieux structuré, plus poreux et biologiquement actif, capable d’absorber rapidement de fortes pluies, de réduire les inondations à la parcelle et de stocker l’eau utile pour les périodes sèches. Les couverts végétaux ne sont donc pas seulement une protection de surface, mais un véritable outil d’ingénierie biologique du sol, indispensable pour faire face à la variabilité climatique croissante.
Robustesse plutôt que performance : un changement de paradigme

Comme le rappelle le biologiste Olivier Hamant, nos systèmes – agricoles comme économiques – ont été conçus pour maximiser la performance dans des conditions stables, au détriment de leur robustesse face aux chocs. En agriculture, cela se traduit par des sols optimisés pour le rendement à court terme, mais incapables d’absorber des stress extrêmes comme des sécheresses prolongées ou des pluies intenses.
La santé des sols illustre parfaitement ce principe : un sol vivant n’est pas forcément le plus performant chaque année, mais il est robuste, capable d’encaisser les aléas, de tamponner l’eau, de protéger les cultures et de maintenir une production dans des conditions incertaines. À l’heure du changement climatique, reconstruire des systèmes agricoles robustes n’est plus une option, c’est une nécessité.
Les inondations récentes ne sont pas seulement une catastrophe climatique.
Elles sont aussi un signal d’alerte agronomique : sans sols vivants, résilients et fonctionnels, ni la sécheresse ni l’excès d’eau ne peuvent être correctement absorbés par les systèmes agricoles.
Investir dans la santé des sols, c’est investir dans :
- la résilience face aux chocs climatiques
- la sécurité alimentaire
- la durabilité des exploitations agricoles
C’est un chantier de long terme, mais indispensable.
Nous continuerons à partager analyses, outils et retours d’expérience pour accompagner cette transition, aux côtés des agriculteurs et des acteurs de terrain
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