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26 mars 2023

Agriculture régéneratrice

Agriculture régéneratrice

Au-delà du hype

Au cours des dernières décennies, les pratiques agricoles industrielles ont largement privilégié le rendement par rapport à la résilience, dégradant environ un tiers des sols de la planète.

Le labour intensif du sol, combiné à l’utilisation massive d’engrais chimiques et de pesticides de synthèse, a considérablement dégradé les propriétés physico-chimiques et biologiques des terres agricoles.

Cela eut pour conséquence de détériorer régulièrement l’aération, la capacité de rétention d’eau et la fertilité des sols, compromettant ainsi leur productivité à moyen et long terme. Ces déséquilibres chroniques ont également rendu les sols moins susceptibles de constituer des habitats accueillants pour la biodiversité dont ils ont besoin afin de conserver leurs propriétés et entretenir leur fertilité. 

Enfin et surtout, les sols dégradés sont pauvres en matière organique et perdent donc leur capacité à agir comme des puits de carbone, au moment même où les systèmes agroalimentaires représentent environ un tiers des émissions anthropiques totales de gaz à effet de serre.

Avec une population en constante augmentation et des conditions météorologiques de plus en plus erratiques, cela signifie que le système agroalimentaire actuel s’avère de moins en moins viable et il n’est dès lors pas surprenant que l’agriculture et la sécurité alimentaire aient été sous les feux des projecteurs lors de la COP27.

“Si nous ne réduisons pas les émissions provenant de l’ensemble de la chaîne alimentaire, nous ne pourrons pas pérenniser l’objectif de 1,5 °C. De même, à moins de nous attaquer à la crise climatique actuelle, notre système alimentaire sera en danger.” a déclaré le Secrétaire exécutif de l’UNFCC, Simon Stiell, s’adressant à l’assemblée. Pour que le système alimentaire puisse fournir les nutriments et la sécurité alimentaire nécessaires dans un monde en réchauffement et peuplé de dix milliards + d’habitants, une transformation majeure vers des approches agricoles plus régénératrices et durables est essentielle.

Il est vrai qu’à date, il n’existe pas de définition scientifique établie ou normalisée de ce qu’est une agriculture régénératrice. Selon une analyse publiée en 2020, certains thèmes communs émergent cependant de manière cohérente au-travers des multiples concepts existants : améliorer la santé des sols, optimiser la gestion des ressources, atténuer le changement climatique, améliorer le cycle des nutriments ainsi que la qualité et la disponibilité de l’eau, ces thèmes d’articulant à la fois à travers des objectifs ( ex. améliorer la qualité du sol) et des activités (ex. utiliser des plantes vivaces ou favoriser la rotation des cultures).

Ces thèmes renforcent la sécurité alimentaire en contribuant à l’approvisionnement (en denrées alimentaires, fourrage, fibres etc), à la régulation (du climat, de l’érosion des sols ou encore  la purification des eaux) et au renforcement des services rendus par l’écosystème (en particulier le cycle des nutriments et la formation des sols). Certaines définitions mettent également en évidence des objectifs ou propriétés socio-économiques telles que l’amélioration de la santé humaine, l’équité et la prospérité économique, le bien-être animal, tout en faisant explicitement référence aux pratiques biologiques.

En tout état de cause, la majorité des experts s’accordent à dire que les pratiques d’agriculture régénératrice – et notamment l’utilisation de cultures de couverture, la diminution drastique du travail du sol, les rotations de cultures diversifiées et l’agroforesterie- présentent un potentiel majeur de reconstitution de biomasse et de matière organique, d’amélioration de la santé des sols, de réduction de la pollution des eaux causée par les produits phytosanitaires et les engrais azotés et de préservation de la biodiversité.

En d’autres termes, et malgré l’incertitude quant à l’ordre de grandeur de ce potentiel, l’agriculture régénératrice contribue à améliorer à tous les niveaux les services de l’écosystème et présente à ce titre un narratif puissant et propice à la mobilisation de multiples acteurs tout au long de la chaîne de valeur alimentaire.

Le narratif ne suffit cependant pas et de nombreux obstacles à la mise en œuvre opérationnelle doivent être relevés pour intensifier les pratiques régénératrices et durables et passer à l’échelle.

Tout d’abord, l’accès des agriculteurs au savoir-faire, aux services et aux infrastructures permettant l’adoption de ce type de pratiques doit être grandement amélioré. Cet accès doit être organisé de manière inclusive, avec une attention toute particulière vis-à-vis des petits exploitants ainsi que des femmes.

Deuxièmement, les régimes fonciers doivent évoluer vers des dispositifs plus sécurisants pour rassurer et encourager les agriculteurs à investir du temps et de l’argent dans des pratiques dont le retour sur investissement s’inscrit sur le long-terme. Là encore, il est important d’aborder la situation des femmes en raison de leurs droits légaux généralement plus faibles sur la terre.

Troisièmement, des schémas incitatifs doivent être établis afin d’encourager les agriculteurs à adopter plus largement les principes de l’agriculture régénératrice. Ces schémas pourraient s’appuyer sur des systèmes rémunérant les services fournis par l’écosystème, c’est-à-dire procurer aux agriculteurs des avantages financiers directs s’ils mettent en œuvre certaines pratiques. Les crédits carbone sont une bonne illustration de tels systèmes, mais leur accès reste difficile pour les agriculteurs, en raison notamment de coûts de transaction élevés et de modalités de certification et de suivi opérationnel complexes. Le dioxyde de carbone atmosphérique mondial continuant d’augmenter, l’idée d’encourager économiquement une agriculture favorisant sa séquestration gagne cependant du terrain et laisse présager une rationalisation accrue de ces processus. Restent donc les incertitudes quant à l’ampleur des émissions de CO2 qui pourraient effectivement être séquestrées grâce aux pratiques régénératrices, incertitudes qui devront être levées au fur et à mesure que nous disposerons de données robustes.

Enfin, l’introduction d’une certification ou d’un label d’agriculture régénératrice approuvé par les autorités publiques et permettant aux agriculteurs d’être mieux rémunérés pour leur production et d’avoir accès aux marchés publics est également une piste intéressante qui aurait pour autre avantage d’éviter des usages détournés et le risque de green washing. De tels systèmes de certification sont toutefois généralement complexes, coûteux et nécessitent une sensibilisation et une adoption par le public qui ne sont pas simples.

Au regard des multiples défis auxquels nous sommes confrontés, il y a un consensus croissant autour du fait qu’il n’est pas viable de perpétuer des pratiques agricoles qui dégradent les sols et émettent du carbone au lieu de le séquestrer.

Malgré les incertitudes et les défis soulignés ci-dessus, l’adoption d’une agriculture régénératrice à grande échelle reste l’une des voies les plus prometteuses pour améliorer la qualité de l’eau et de l’air, renforcer la biodiversité des écosystèmes, stocker le carbone et garantir une nutrition durable.